lundi 6 juillet 2015

Référendum Grèce: Entretien avec Didier REMER, rédacteur en chef du site « Finance Offshore »

Alexis Tsipras, Jean-Claude Juncker, Angela Merkel, de l'art de faire de la politique!



Luxembourg le 5/07/2015


Emmanuel de Saint-Cyr: Alexis Tsipras a réussi son pari, avec oxi, le non l'emporte à plus de 60%, pensez-vous que la victoire est complète pour la Grèce ce dimanche?

D.REMER: D'abord un constat, le camp Grec, est composé de deux camps de partisans distincts, bien sûr les contres, et les pour, avec 62,5 % de participation, les grecs ne sont pas restés insensibles à la question ainsi posée par l'initiative surprise du camp d'Alexis Tsipras. OXI sort vainqueur du référendum, le mandat d'Alexis Tsipras est à présent d'autant plus clair pour en être renforcé: Rester au sein de l'Europe, négocier, et toujours négocier. La Grèce, ce berceau de la démocratie démontre que la fée Europa se doit toujours partie intégrante de l'odyssée d'Athènes!

EDSC: Vous faites référence à la récente prise de position de Jacques Delors, mais finalement, un fossé risque de se creuser entre allemands et français?

D.REMER: Oui, l'ancien président de la Commission perçoit le risque de fracture pour le couple franco-allemand. Le référendum est surtout la démonstration qu'un peuple qui ne représente que 2% du PIB de la Zone euro est en droit de faire respecter le résultat d'un processus, qui lui, est démocratique à 100%! Alexis Tsipras a toujours souhaité négocier, trouver une issue par le haut. Le problème, depuis 2008 et les fameux plans successifs comme ceux souvent prétendus de la dernière chance, la situation macroéconomique et celle sociale du pays se sont fortement dégradées, un tiers du PIB grec s'est évaporé! Le premier ministre veut une solution de synthèse entre prospérité et solidarité. Le FMI vient d'annoncer que la dette grecque doit être restructurée et qu'il n'est plus envisageable de faire l'économie d'une solution globale et définitive, sont à présent évoqués la maturité et l'allègement massif de la dette, ce qu'avait souligné en partie Dominique Strauss Khan la semaine passée dans sa missive prospective « Apprendre de ses erreurs »...



Le premier ministre Alexis Tsipras: "A voté!"



EDSC: Pensez-vous que ce résultat massif va impulser une nouvelle logique dans les négociations futures?

D.REMER: Même si l'Europe paraît comme divisée sur la question grecque, l'Europe ne se résume pas aux seuls désirata de nos amis allemands. Si les allemands jugent que les grecs coupent ainsi les ponts avec leurs créanciers, la situation est bien plus complexe dans les faits. Une nouvelle voie reste possible en Europe, celle de la solidarité. Passera t-elle nécessairement par le service exclusif de la dette? C'est la question qui nous est clairement posée. La solidarité s'est vérifiée pour les financiers, bien moins dans le quotidien du citoyen grec ou européen, celui qui par ailleurs s'est retrouvé au délicat rang d'unique variable d'ajustement des différents plans successifs d'austérité ainsi imposés. Cette victoire historique est l'affirmation que la Grèce se doit perçue avec un autre regard par les institutions, c'est un précèdent pour toute l'Europe, d'autres états peuvent s'inspirer du courage indéniable de la mobilisation de l'ensemble du peuple grec, c'est à dire pour le oui ou le non. Il serait par ailleurs fort regrettable que la Russie ou la Chine viennent à compromettre ce dossier européen en profitant d'un climat de division sur l'autel de la Grèce...



Didier REMER: "Un effet boomerang prévisible!"


EDSC: Sans l'intervention des différents créanciers, la solution était promise à plus grand échec, on ne peut pas faire l'économie de cette vérité. En l'espèce, le courage seul ne peut suffire. Dans l'immédiat, la situation financière du pays est assez corrompue, est-il raisonnable de spéculer sur un effacement partiel ou total de la dette?

D.REMER: L'intervention du FMI était bien perçue comme ce mauvais fruit d'une démonstration flagrante de l'incapacité des européens à se trouver une issue par le haut, c'est à dire concertée, honnête et donc complète. Ce ne fût que trop rarement le cas, à demi mesures, demi résultats. Si l'Europe fonctionne, c'est en général par sa capacité à la logique politique du compromis, l'essence d'un compromis réside dans la capacité à se trouver les ressorts pour un résultat global, efficient car réellement efficace dans les faits. A ce jour, nous n'avons qu'un chapelet de mesures incomplètes, par ailleurs très coûteuses et jamais porteuses d'une solution globale. On n'impose pas le compromis, sinon c'est un bras de fer, aujourd'hui, le bras musclé est dans le camp de la Grèce. J'aime à penser qu'il est bien sûr, que trop relatif! Les allemands ont encore du muscle! Cependant, force est de constater qu' il pose un nouveau débat en Europe, celui d'une Europe qui peine à s'incarner, j'insiste, mais on pensera ici à des accords qui renvoient toujours à des situations incomplètes. Nous parlons d'un pays enferré dans l'unique gestion des plans de ses créanciers, il n'est pas démontré que ceux-ci soient porteurs de solutions encourageantes pour l'économie du pays. Trop de voyants sont au rouge! Le volet social s'est imposé comme la chaînon manquant du plan de résolution, c'est la responsabilité des européens qui voulaient gérer prioritairement le risque systémique d'un effet domino maintes fois promis à toute la Zone euro. Le chantage ubuesque ainsi orchestré la semaine dernière est inadmissible, clairement inapproprié, c'était un effet boomerang prévisible. Qu'il puisse s'imposer par le courage d'un peuple dans la démonstration de l'exercice de la démocratie est un signal d'autant plus fort . La situation est délicate sur le plan technique et financier, c'est vrai, possiblement rapidement monétaire. Mais s' imposera une approche différente de la tragédie, il faut organiser une nouvelle stratégie, une logique du développement pour que l'austérité ne soit plus synonyme d'absence de croissance et finalement seulement! Il faut un plan concerté de résilience avec effets sur la macroéconomie...



EDSC: En invitant et organisant un référendum, Alexis Tsipras a pris de court tous ses pairs du Conseil européen. Il aurait donc lui même aggravé l'urgence de la situation de son pays. Un compromis était bien engagé d'après Jean-Claude Juncker, président de la Commission qui s'est rapidement dit trahi, Martin Schulz, président du Parlement européen avait souligné l'absence de propositions concertées de la partie grecque. Finalement, Alexis Tsipras aurait joué au poker menteur avec ses créanciers, il est difficile de nier cette posture ou revirement de dernière minute?

D.REMER: C'est bien mal le connaître, qu'il soit plus direct que l'ancien pouvoir en place est vrai, mais il démontre une volonté sans faille. Il place l'intérêt général sur les intérêts particuliers. Il est faux de conclure à un coup de poker menteur, il utilise la dernière arme en sa possession, la démocratie. Il faut comprendre la partition qui s'est jouée la semaine passée à Bruxelles, il y a un réseau qui s'est cru autorisé à jouer la carte de la peur, pour ne pas dire de l'intimidation érigée comme principe dans la négociation. Quoi de plus normal, depuis fin 2008, cette logique c'est toujours imposée à nos amis grecs, mais aujourd'hui, la donne est bien différente. Dans une Europe ou tous les populismes rampants gagnent en épaisseur, il fallait miser sur un autre plan, celui de la solidarité effective et non plus que celle trop longtemps subjective. Si le ministre des finances Yanis Varoufakis y perçoit une forme de terrorisme, il est en droit de conclure à ce que cette formidable pression qui s'abat sur son pays puisse en être définie comme telle. Je concède toutefois un terme excessif pour souligner telle situation, mais dans les faits, nous étions finalement plus proches d'une solution. Le ministre des finances doit contribuer à la solution! Ne pas l'interférer, son futur positionnement sera déterminant. La crise grecque est à l'image de l'autre grande crise européenne, celle si grave des migrants là ou des européens sont incapables de se trouver une issue concertée pour l'autre grande tragédie! Le reconnaître ne veut pas nécessairement vouloir faire croire que tous les interlocuteurs d'Alexis Tsipras se refusent à rechercher et donc bâtir une issue, mais il faut comprendre qu'en Europe, la méthode va devoir changer, et elle changera! Il y a tant d'autres peuples qui regardent la Grèce comme un espoir...




EDSC: Croyez-vous encore à un Grexit?

D REMER: En fait, visiblement, j'y crois bien moins que les créanciers de la Grèce! Un Grexit deviendrait la démonstration d'une absence de recherche sincère de solution, j'ai confiance à l'art du compromis, plus particulièrement celui dont la construction européenne s'est avérée comme la plus grande synthèse par le travail et la discipline en démonstration de ses pères fondateurs...
Le problème est assez simple, si les créanciers s'entêtent à vouloir négocier avec les mêmes méthodes, la rupture nous est promise. Si par contre, certains chefs d'état européens exigent de tenir compte du message clair et donc audible du peuple grec, il faudra obligatoirement donner des réponses à toutes ces urgences si criantes. L'Europe peut encore se grandir, il serait grave que nous ne puissions parvenir à nous trouver une réponse globale, sans quoi, que restera t-il de notre Europe? Après le succès de ce référendum, j'aime à penser que l'Europe appartient aussi aux peuples, les financiers vont devoir peut être commencer à le comprendre un peu plus sérieusement, on se doit revenir à l'Europe politique face à celle trop souvent technocratique...

EDSC: Votre discours est très militant, pourquoi défendre à ce point Alexis Tsipras?

D REMER: Il ne s'agit pas de défendre Alexis Tsipras, notez qu'il le fait très bien seul! Mais il s'agit bien de combattre des situations qui ne sont plus supportables pour tous nos peuples européens. Alexis Tsipras n'est pas dans une logique de triomphalisme, il veut que l'Europe retrouve une logique de développement, que son pays puisse assurer un avenir à sa jeunesse, faire prospérer la justice sociale. Depuis le début de la crise, les conditions sanitaires s'y sont fortement dégradées, la paupérisation est en constante augmentation. Bien sûr, tous ces points n'empêchent pas de reconnaître qu'il faudra aussi à la Grèce poursuivre son combat contre l'évasion fiscale ou la définition de politiques plus efficaces dans l'organisation de l'état, ses administrations. Je fais force d'un optimisme mesuré, il s'agit pour ma part de refuser de voir placer un peuple au simple rang de variable d'ajustement de la finance. Opposer les peuples sur l'autel de la finance n'est plus acceptable, à présent, il est urgent que les dirigeants européens puissent mobiliser des efforts en proportion avec autant de force et énergie pour assurer un véritable avenir à leurs peuples. L'Europe de la solidarité doit s'imposer face à celle du piège de l'austérité. La Commission européenne dispose d'outils capables pour avancer vers tel objectif, le plan d'investissement Juncker est une hypothèse encourageante, il faudra compléter cet ambitieux projet d'une stratégie qui devra s'avérer comme un réel point d'équilibre à toutes ces vérités. Alexis Tsipras a misé sur la démocratie, c'est un signal clair pour tous les pouvoirs européens, à présent ils se doivent miser en commun sur la cohésion sociale et la réussite par le développement économique.



Depuis 2009, la Grèce est plongée dans une crise économique, alimentée par sa dette... les dates: 



> 2009

- Octobre : Le gouvernement socialiste de Georges Papandréou allume la mèche de la crise de la dette en Europe en relevant la prévision de déficit public pour 2009 (12,7% contre 6%). Ce déficit sera même estimé à 15%. En décembre, les agences de notation entament une valse de dégradations de la dette grecque.



> 2010

23 avril : Avec 350 milliards d'euros de dette, la Grèce, privée d'accès aux marchés financiers, demande une aide internationale.

mai : La Grèce devient le premier pays de la zone euro à recevoir un plan d'aide international de 110 milliards d'euros de prêts, apportés par les États européens, la BCE et le Fonds monétaire international (FMI). Prévu sur trois ans, il vise à éviter un défaut de paiement et le risque d'explosion de la zone euro. En échange, un plan d'austérité (baisse des pensions, salaires, hausses d'impôts et réformes structurelles) est mis en place, provoquant de violentes manifestations.

   

> 2011

27 octobre : Devant la détérioration de la situation économique et financière de la Grèce, la zone euro élabore un deuxième plan de sauvetage, combinant des prêts supplémentaires de 130 milliards d'euros et l'effacement d'une partie de la dette des banques privées (107 milliards d'euros sur 206), contre de nouvelles mesures d'assainissement financier. Ce plan, approuvé en mars 2012 avec une échéance prévue fin 2014, sera prolongé jusqu'au 30 juin 2015 après la victoire électorale de la gauche radicale (Syriza) en janvier 2015.

   

> 2012

9 mars:  Accord des créanciers privés de la Grèce qui effacent partiellement sa dette, évitant un défaut de paiement.

20 juin : Un gouvernement de coalition droite/gauche est formé et Athènes votera un nouveau budget d'austérité pour 2013.

   

> 2014

avril : La Grèce retourne sur les marchés pour la première fois en quatre ans et dégage en fin d'année un excédent budgétaire (hors charges de la dette).

décembre : Les créanciers exigent de nouvelles mesures gouvernementales pour débloquer la dernière tranche des prêts internationaux.

   

> 2015

25 janvier : Syriza, dirigé par Alexis Tsipras, remporte les élections législatives en promettant de renégocier le plan de sauvetage et de mettre fin à la politique d'austérité, qui a provoqué la chute du PIB de 25% et le chômage d'un quart de la population. Le Premier ministre Alexis Tsipras affirme que la Grèce ne souhaite pas sortir de l'euro mais annonce des mesures sociales pour lutter contre la "crise humanitaire" et une renégociation des accords avec les créanciers.

20 février : Accord entre les créanciers de la Grèce et son gouvernement pour prolonger l'aide jusqu'au 30 juin. Athènes s'engage à proposer des mesures pour obtenir la dernière tranche des prêts.

2 juin : Nouvelles propositions des créanciers sur les réformes à faire pour éviter la faillite. Le 15, M. Tsipras dénonce les créanciers qui demandent à son pays de nouvelles mesures après cinq années de "saccage" de son économie.

27 juin : Alexis Tsipras annonce dans la nuit un référendum sur la proposition des créanciers pour le 5 juillet. Il dénonce "l'ultimatum" posé selon lui par les créanciers dans leur proposition d'accord formulée l'avant-veille et prévoyant un versement de 12 milliards d'euros en quatre fois d'ici fin novembre, mais dans des conditions "sapant la relance de la société et de l'économie grecques" pour "humilier tout un peuple". Le plan d'aide financière prendra fin le 30 juin, annonce le président de l'Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem.

30 juin : A court d'argent, et faute d'accord avec ses créanciers, la Grèce fait défaut sur sa dette vis-à-vis du FMI en n'honorant pas le remboursement de 1,5 milliard d'euros. Elle devient le premier pays industrialisé à faire défaut vis-à-vis de l'institution.


5 juillet : tenue du référendum. Les Grecs rejettent le plan des créanciers par 61,31% contre 38,69%, selon les résultats définitifs publiés dans la nuit du 5 au 6 juillet par le ministère de l'Intérieur. La participation s'établit à 62,5%.


















Transcription: Sylvie Van Halphen.



































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